Avant d’être un produit marketing décliné en IPA fluo et en canettes arty, la bière était une nourriture, une nécessité sanitaire, et surtout une affaire domestique. Pendant des siècles, en Angleterre comme ailleurs en Europe, les femmes ont brassé la bière. Pas par folklore ou par hobby, mais parce que c’était vital. Elles s’appelaient les Alewives. Littéralement, les « épouses de la bière ». En pratique : des brasseuses, des commerçantes, parfois des cheffes de taverne, souvent invisibilisées a posteriori. Et comme souvent lorsque des femmes prennent une place économique, sociale et symbolique qui dépasse ce qu’on attend d’elles, la réponse ne tarde pas : diabolisation, exclusion, puis effacement. Ajoutons à cela un soupçon de superstition, quelques lois bien pratiques, et l’on obtient un cocktail redoutable : la sorcière.
La bière avant l’industrie : une boisson domestique, nourrissante et féminine
La bière comme aliment de base
Jusqu’à la Révolution industrielle du XIXᵉ siècle, la bière n’est pas un produit de plaisir au sens moderne. C’est un aliment liquide, riche en calories, plus sûr à boire que l’eau, et intégré au quotidien. On résume parfois la chose par une anecdote irlandaise : une pinte de Guinness équivaudrait à un repas. L’équivalent d’un sandoch liquide pris sur le pouce en quelque sorte.
Au Moyen Âge, les bières sont peu alcoolisées (2 à 4 % d’alc. vol.), épaisses, troubles, et bues par tout le monde, enfants compris. En Angleterre, cette bière se nomme Ale. Et ce mot a alors un sens précis : une bière non houblonnée. Le houblon, importé principalement de Hambourg et de Brême à la fin du Moyen Âge, donnera naissance à la Beer, terme qui s’opposera durablement à Ale. Ces bières houblonnées se conservent mieux… et donc intéressent très vite les autorités fiscales et les entrepreneurs.
Un brassage domestique… donc féminin
Dans la société médiévale anglaise, le brassage est une tâche domestique, au même titre que la cuisson du pain. Il est donc assuré par les femmes. La bière complète l’alimentation, remplace parfois le pain, et sécurise l’hydratation. Chaque foyer en brasse. Rien d’exceptionnel à cela.
Mais comme tout ce qui est produit domestiquement, il arrive que l’on en fasse un peu trop.
Et lorsqu’il y a surplus, deux options :
- perdre le brassin (la bière aigrit vite sans houblon),
- ou le vendre.
Naissance des Alewives
C’est ainsi que naissent les Alewives à partir du XIIᵉ et XIIIᵉ siècle. D’abord, elles vendent depuis chez elles. Pour signaler que la bière est prête, elles suspendent au-dessus de leur porte une gerbe d’orge ou de blé, appelée Alestack. Parfois, on fixe cette gerbe sur un bâton. L’image évoluera plus tard dans l’imaginaire collectif, on y reviendra.
La vente reste modeste, irrégulière, et surtout largement hors du radar fiscal. Les agents chargés du contrôle, les Aletasters, se concentrent sur les grosses productions. Ils goûtent la bière, évaluent sa qualité et fixent son prix selon le coût des céréales. Les Alewives, elles, produisent juste assez pour améliorer l’ordinaire. Du moins au début.

Des Alewives aux Public Houses : quand les femmes deviennent un problème
De la cuisine au marché
Progressivement, certaines femmes commencent à produire plus. Elles vendent sur les marchés, dans les foires, puis approvisionnent les Alehouses – littéralement les « maisons de la bière ». Ces Alehouses sont les ancêtres directs des pubs anglais.
Le terme Public House, qui s’imposera plus tard, désigne une maison ouverte au public, par opposition aux maisons privées… exactement ce qu’étaient devenues les demeures des Alewives. À partir du XVIᵉ siècle, on peut y boire, y manger, et parfois même y dormir.
Une émancipation économique mal vue
Ce commerce change la donne. Ce qui n’était qu’un revenu d’appoint devient parfois une activité lucrative. Les femmes prennent de l’importance dans la gestion des tavernes, surtout lorsqu’elles sont veuves.
La peste noire de 1347–1352 accélère le phénomène :
- urbanisation,
- meilleurs accès au capital,
- céréales meilleur marché,
- explosion du nombre d’Alehouses (jusqu’à 1 pour 12 habitants au XVe siècle).
Mais un détail cloche : le capital est détenu par les hommes. Les femmes brassent. Les hommes possèdent. Et lorsque l’activité devient vraiment rentable, l’équilibre vole en éclats.
La récupération masculine des pubs
Aux XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, les hommes reprennent progressivement le contrôle des Public Houses. Les femmes sont reléguées :
- au service,
- à la cuisine,
- ou purement et simplement évincées.
Les guildes de brasseurs apparaissent. Les femmes n’y sont ni invitées, ni consultées. Elles disparaissent des négociations… et des décisions.
En 1540, la ville de Chester va même jusqu’à décréter qu’une femme « sexuellement désirable » (comprendre : entre 14 et 40 ans) n’a pas le droit de vendre de la bière. Sinon ? Accusations classiques : déviance, immoralité, tromperie sur la marchandise. Traduction moderne : on coupe l’herbe sous le pied de la concurrence.
Centralisation, fiscalité et fin du bricolage
Au XVIIIᵉ siècle, la bière de fermentation basse n’a pas encore atteint l’Angleterre. Les Lagers continentales arriveront plus tard. À Londres, on boit une Brown Beer sombre, trouble, peu alcoolisée, instable et vendue jeune.
Le brassage reste encore souvent artisanal, mais la tendance est claire :
- centralisation,
- contrôle fiscal,
- exclusion des femmes.
Le Parlement soutient les gros brasseurs pour mieux encadrer… et mieux taxer. C’est dans ce contexte qu’une vieille arme idéologique va se révéler très utile.
Sorcellerie, balais et chats : une légende construite après coup
Les Witchcraft Acts : contexte et opportunités
Entre 1542 et 1735, le Parlement d’Angleterre adopte plusieurs Witchcraft Acts. Officiellement, ils visent la sorcellerie. En réalité, ils servent aussi à maintenir l’ordre social. Sur les Îles Britanniques, environ 3 000 exécutions auront lieu pour sorcellerie. Sur le continent européen : entre 40 000 et 60 000. Ce chiffre est souvent relativisé à tort. L’Angleterre n’est pas « clémente » : elle est juste plus administrative.
Accuser une Alewife de sorcellerie devient alors :
- facile,
- peu coûteux,
- et terriblement efficace.
Le portrait-robot parfait
Une femme seule, veuve ou marginale.
Elle possède :
- un chaudron (pour brasser),
- un chat (pour protéger les grains),
- des connaissances en herboristerie (gruit, aromatisation),
- parfois un balai ou un bâton avec une gerbe d’orge,
- et quelques fois un chapeau pointu pour être repéré de loin.
Inutile d’en faire plus. La sorcellerie devient une arme concurrentielle. Une dénonciation suffit à éliminer une brasseuse… et l’évincer du business.

Mais d’où vient vraiment l’image de la sorcière ?
Contrairement à une légende moderne très populaire, l’image contemporaine de la sorcière ne vient pas directement des Alewives.
Le chapeau pointu
Il n’existe aucun consensus historique montrant que les Alewives portaient systématiquement un chapeau pointu.
Cette image pourrait venir :
- du hennin médiéval,
- ou de stéréotypes antisémites (nez crochu compris).
Le chat noir
Les chats ont longtemps été perçus comme diaboliques.
Résultat : on les tue en masse.
Effet secondaire : explosion des rats.
Conséquence : propagation accrue de la peste.
Ironie de l’histoire.
Mais le lien sorcière-chat est surtout continental, et relativement tardif.
Le balai
Le balai est une évolution symbolique de l’Alestack. Mais les sorcières ne volent presque jamais sur des balais dans l’iconographie médiévale.
Elles volent :
- sur des pelles,
- sur des animaux,
- ou pas du tout, selon les régions.
Le balai est une invention tardive, popularisée bien après la disparition des Alewives.
Ce qui dérangeait vraiment
Pas les chapeaux, ni les chats, et encore moins les balais.
Ce qui dérangeait, c’était :
- leur savoir-faire,
- leur autonomie économique,
- leur capacité à produire et vendre sans intermédiaire.
Bref : une menace pour un ordre brassicole devenu très rentable.
Quand l’histoire efface celles qui l’ont écrite
Les Alewives n’étaient ni des sorcières, ni ne sont à l’origine de l’image moderne de la sorcière, qui n’apparaîtra qu’au cours du XIXe siècle. C’étaient des femmes pragmatiques, insérées dans leur économie locale, qui savaient brasser une bière nourrissante et la vendre. Mais en voulant s’intégrer dans une économie en changement, leurs revendications féministes, avant l’heure, furent endiguées sous des lois absurdes n’ayant pour objectif que de réprimer ce mouvement. Elles ont été tolérées tant que le brassage ne rapportait pas grand-chose. Puis elles ont été marginalisées. Enfin, elles ont été diabolisées. L’industrie brassicole moderne – celle qui donnera naissance au Porter puis au Stout – s’est construite sur leur éviction.
Si vous souhaitez creuser le sujet des femmes dans la bière, ou simplement l’histoire de l’évolution moderne de cette boisson, vous pouvez retrouver notre ouvrage sur l’origine des styles de bière.

