Il est à la bière ce que Bacchus est au vin : Gambrinus, figure tutélaire, joyeuse et bedonnante, roi imaginaire d’une boisson bien réelle. Son nom se retrouve dans des chants à boire, des poèmes médiévaux, des gravures, des enseignes de brasseries, des statues et même, dans certaines régions, des prières mi-sérieuses mi-ivres. Mais Gambrinus n’est pas un saint officiel. C’est un mythe brassicole, né quelque part entre la Flandre, la Bourgogne et l’Allemagne, façonné par les brasseurs eux-mêmes. Car derrière cette figure universelle de la bière, ne se cache pas un homme… mais trois origines possibles, toutes plausibles, toutes imparfaites, toutes révélatrices de leur époque.
Gambrinus et Jean Primus : le duc joyeux devenu roi de la bière
Le texte fondateur
En 1516, un ouvrage anonyme belge mentionne pour la première fois un mystérieux “roi de Flandres et du Brabant, créateur de la bière”. Aucun prénom explicite. Mais un indice phonétique massif. Très vite, les historiens et folkloristes se tournent vers Jean Ier de Brabant, dit Jean Primus (1253–1294).
Jean Primus, un candidat crédible
Jean Primus est :
- Duc de Brabant,
- Bourguignon,
- guerrier respecté,
- et surtout… extrêmement populaire.
Son nom latinisé Johannes Primus glisse facilement vers Gambrinus dans la tradition orale, particulièrement dans un monde où l’écrit est rare et approximatif.

Surtout, Jean Primus est connu pour :
- son amour des banquets,
- sa proximité avec les corporations,
- et sa passion notoire pour la bière.
Les brasseurs flamands, déjà très organisés, l’adoptent comme figure protectrice et placent son effigie dans leurs brasseries.
Le banquet fondateur
La légende raconte qu’après une victoire militaire, Jean Primus aurait organisé un banquet monumental. Au milieu de la fête, il serait monté au sommet d’une pyramide de tonneaux, aurait prononcé un discours enflammé et exhorté ses convives à boire jusqu’à plus soif. Image puissante. Mémorable. Facilement mythifiable. Ses exploits guerriers, combinés à cette réputation de fêtard, se propagent bien au-delà du Brabant. Peu à peu, Jean Primus devient le Roi de la bière, au moins dans l’imaginaire populaire.
La version moins flatteuse
Mais toute légende a son envers. Une autre histoire, bien plus acide, raconte que Jean Primus aurait perdu un duel de façon ridicule. Son adversaire lui aurait lancé : « De ton côté, vous êtes deux. » Jean se retourne pour vérifier et subit un coup bas immédiat qui achève sa défaite. Moquerie immédiate de son adversaire lui disant qu’il buvait trop de bière.
Gambrinus et Jean sans Peur : quand la bière devient politique
Un duc très stratégique
Deuxième origine possible : Jean sans Peur (1371–1419).
Duc de Bourgogne, Comte de Flandre, personnage autrement plus sombre que Jean Primus, il n’en demeure pas moins fondamental pour l’histoire de la bière, et notamment du houblon.

huile sur chêne, musée du Louvre,
début du XVe siècle / anonymous, Public domain, via Wikimedia Commons
Jean sans Peur comprend une chose essentielle :
- en Flandres, la vigne pousse mal,
- la bière est stratégique,
- et celui qui contrôle la bière contrôle une part de l’économie.
Le combat contre le gruit
À son époque, la bière est aromatisée avec le gruit, mélange de plantes dont le commerce est contrôlé par l’Église et lourdement taxé. Jean sans Peur décide d’encourager massivement la culture du houblon, plante locale, robuste, conservatrice… et non soumise au monopole ecclésiastique. Il fonde pour cela l’Ordre du Houblon, institution à la fois symbolique et économique, et favorise son usage chez les brasseurs.
Résultat :
- une taxe en moins,
- une bière qui se conserve mieux,
- des brasseurs reconnaissants.
Et quand les brasseurs sont contents, ils savent s’en souvenir.
Le “roi de la bière”
Jean sans Peur devient alors, dans les cercles brassicoles, une figure tutélaire. Protecteur de la boisson désormais houblonnée. Il gagne ainsi le surnom de Roi de la bière, et la tradition orale, encore une fois, fait le reste. Son fils, Philippe le Bon, parachèvera cette évolution en 1435, en imposant officiellement le terme bière à la boisson houblonnée, reléguant la cervoise au rang de survivance.
Le mythe de Gambrinus peut donc aussi être lu comme la personnification politique de l’avènement du houblon.
Gambrinus le verrier : le diable, l’amour et le vin de Flandres
La version populaire
Dernière origine, et probablement la plus aimée du peuple : Gambrinus n’était pas un roi, mais un artisan. Un jeune apprenti verrier, nommé Cambrinus – ou Gambrinus, l’orthographe fluctue – tombe amoureux de Flandrine, la fille de son maître verrier. Celle-ci refusera l’union et Gambrinus, humilié et moqué par le village, décidera de pactiser.
Le pacte
Acculé, Cambrinus fait ce que ferait tout personnage raisonnable dans un conte médiéval : il va voir le diable.
Premier marché : son âme contre de l’argent. Raté. L’amour ne s’achète pas.
Deuxième marché : le diable lui apprend à brasser un breuvage extraordinaire, le “vin de Flandres”, capable :
- de faire oublier les chagrins,
- d’enivrer durablement,
- et de rassembler tout un village.
En bonus, le diable lui offre un carillon magique.
La naissance du mythe
Cambrinus invite les villageois à goûter sa boisson et joue du carillon. Ils dansent sans pouvoir s’arrêter jusqu’à ce, qu’épuisés et assoiffés, ils se ruent sur le breuvage et en boivent des pintes entières. Le succès est immédiat et la boisson franchit les frontières au doux son du carillon. La population le vénère jusqu’au Duc de Flandres qui lui propose même un titre. Titre que Gambrinus refusera, préférant celui que lui offrent les gens : Roi de la bière. Quand Flandrine revient vers lui, il est trop tard. Il ne la reconnaît même plus. Son premier amour est oublié, il a trouvé le second dans la boisson. Quant à son âme… elle appartient sans doute toujours au Malin.
Gambrinus, miroir mousseux de chaque époque
Qui qu’il ait été, duc guerrier, prince politique ou verrier désespéré, Gambrinus est devenu plus réel que ses origines.
Il incarne aujourd’hui :
- la générosité,
- l’excès joyeux,
- la protection des brasseurs,
- et une certaine idée de la bière : populaire, conviviale, indisciplinée.
Chaque époque a façonné son Gambrinus, à son image. Mais toutes les versions naissent au même endroit : les Flandres, carrefour de la bière européenne.
Encore aujourd’hui, on retrouve Gambrinus :
- parmi les géants des carnavals du Nord,
- dans les enseignes de brasseries,
- dans le langage, avec des mots comme gambrinade (beuverie) ou gambrinal.
Mais Gambrinus n’est pas la seule figure louée par les brasseurs. Des saints patrons aux dieux mythiques, chaque région a son symbole. Retrouvez nos ebooks gratuits pour approfondir vos connaissances de la bière !

