Nous parlions dans un précédent article de la différence entre les bières d’abbaye et les bières trappistes. Si l’on a vu que ces dernières étaient finalement des bières d’abbaye, elles avaient tout de même leurs particularités qui les faisaient entrer dans une catégorie à part. Une bière trappiste doit être brassée au sein d’une abbaye de l’Ordre Cistercien de la Stricte Observance (les trappistes), sous le contrôle des moines, et les bénéfices doivent servir à la communauté et à des œuvres caritatives. Le tout est encadré par le label ATP – Authentic Trappist Product, créé en 1997. Aujourd’hui, plusieurs abbayes trappistes produisent de la bière, dont huit disposent du label ATP. Voici un tour d’horizon détaillé des brasseries trappistes actuelles, bien que la liste bouge de temps en temps comme nous le verrons en fin d’article.
Les bières trappistes belges
Westmalle
Abbaye Notre-Dame du Sacré-Cœur de Westmalle
- Fondation de l’abbaye : 1794
- Début du brassage : 1836
- Label ATP : 1997
Souvent surnommée la “mère des tripels”, Westmalle est une référence absolue du monde trappiste. C’est ici que les styles Dubbel et Tripel ont pris leur forme moderne au XIXᵉ et début XXᵉ siècle. Si vous voulez comprendre la base du vocabulaire brassicole belge, tout commence ici.
Les bières :
- Westmalle Dubbel (7%) – Brune profonde, caramel, fruits noirs, touche chocolatée.
- Westmalle Tripel (9,5%) – Blonde dorée, sèche, épicée, référence absolue du style.
- Westmalle Extra (4,8%) – Blonde pâle, historiquement bière de table des moines, disponible au public seulement depuis 2021.
Petite légende
La Tripel de 1934 a littéralement défini le style, une bière riche et épicée. L’abbaye produit également un fromage trappiste.
Westvleteren
Abbaye Saint-Sixte de Westvleteren
- Fondation : 1831
- Brassins commerciaux : 1839
- Label ATP : 1997
Sans doute la trappiste la plus mythifiée au monde. Production volontairement limitée (environ 4 000 à 5 000 hl/an). Westvleteren est l’anti-marketing incarné. Production volontairement limitée, distribution restreinte, aucune publicité. Résultat : une aura quasi mythique. Ici, on brasse pour vivre, pas pour conquérir les rayons du monde.

Les bières :
- Westvleteren Blond (5,8%) – Fine, sèche, céréalière.
- Westvleteren 8 (8%) – Brune riche, fruits secs, caramel.
- Westvleteren 12 (10,2%) – Brune intense, profondeur exceptionnelle, souvent classée parmi les meilleures bières du monde.
Particularité
Vente sur réservation, retrait à l’abbaye. Ici, on ne court pas après le marché. C’est le marché qui court après eux.
Chimay
Abbaye Notre-Dame de Scourmont – Belgique – Label ATP
- Fondation : 1850
- Première bière : 1862
- Label ATP : 1997
Chimay est la trappiste la plus diffusée à l’international. Elle combine respect du cahier des charges monastique et structure brassicole solide. Accessible mais sérieuse, elle constitue souvent la porte d’entrée vers l’univers trappiste. Des bars spécialisés en Belgique proposent parfois des bières Chimay vieillies plusieurs années, offrant un goût madérisé.
Gamme permanente :
- Chimay Rouge (7%) – Ambrée ronde, fruits rouges confits.
- Chimay Blanche / Triple (8%) – Blonde puissante et épicée.
- Chimay Bleue (9%) – Brune complexe, parfaite pour la garde.
- Chimay Bleue Vieillie en barrique (10,5%) – Version boisée et structurée.
- Chimay Dorée (4,8%) – Bière de table historiquement réservée à la communauté.
- Chimay Verte “150” (10%) – Blonde puissante, créée pour les 150 ans de l’abbaye.
Petite anecdote
Les noms correspondent à la couleur des capsules.
Orval
Abbaye Notre-Dame d’Orval – Belgique – Label ATP
- Fondation : 1132 (renaissance monastique en 1926)
- Début du brassage actuel : 1931
- Label ATP : 1997
Orval est à part. Elle ne ressemble à aucune autre trappiste du fait de l’utilisation de levures Brettanomyces après la première fermentation. Ces dernières permettent un vieillissement long de la bière, avec une évolution organoleptique recherchée parmi les amateurs qui oublient parfois les bouteilles durant des années en cave. Cette double fermentation donne à Orval son goût séché, légèrement acide, et son arôme complexe, souvent décrit comme fruité, épicé, voire rappelant le cuir ou les notes madérisées.
Les bières :
- Orval (6,2%) – Blonde ambrée, amertume affirmée, fermentation avec Brettanomyces.
- Petite Orval (env. 3,5%) – Bière de table non commercialisée à grande échelle.
Légende
Une comtesse perd son anneau dans un étang. Une truite le lui rapporte. Elle fonde un monastère en remerciement. Le poisson à l’anneau figure toujours sur l’étiquette.

Rochefort
Abbaye Notre-Dame de Saint-Rémy – Belgique – Label ATP
- Fondation : 1230 (renouveau 1887)
- Début du brassage moderne : 1899
- Label ATP : 1997
Rochefort joue dans le registre des bières profondes, maltées et puissantes. Peu de références, mais une identité marquée : densité, richesse et potentiel de garde impressionnant, notamment avec les Rochefort 8 et 10.
Les bières :
- Rochefort 6 (7,5%) – capsule rouge – Ambrée foncée, fruits secs.
- Rochefort 8 (9,2%) – capsule verte – Brune, épices, prune, cacao.
- Rochefort 10 (11,3%) – capsule bleue – Brune intense, massive mais équilibrée.
- Triple Extra (8,1%) – capsule violette – Blonde lumineuse, relancée en 2020.
Particularité
Les chiffres viennent de l’ancien “degré belge”, basé sur la densité du moût, pas directement sur l’alcool.
Les bières trappistes néerlandaises
La Trappe
Abbaye Notre-Dame de Koningshoeven – Pays-Bas – Label ATP
- Fondation : 1881
- Début du brassage : 1884
- Label ATP : 1997 (membre fondateur de l’International Trappist Association créée en 1997)
- A perdu le label en 1999 après une collaboration avec le groupe Bavaria, et de le retrouver en 2005
La grande trappiste néerlandaise historique, La Trappe est aussi la plus innovante. Elle explore barriques, bio, sans alcool… tout en restant sous le cadre strict du label trappiste. Plus ouverte, moins conservatrice. C’est aussi elle qui a inventé le style Quadrupel.
La gamme :
- Blond (6,5%)
- Dubbel (7%)
- Tripel (8%)
- Quadrupel (10%) – Iconique, dense et vineuse
- Quadrupel Oak Aged (10%) – Vieillie en barrique
- Witte Trappist (5,5%) – Bière de blé
- Bockbier (7,3%) – Saisonnière maltée
- Isid’Or (7,5%) – Ambrée hommage à un frère fondateur
- Puur (4,7%) – Première trappiste bio
- Nillis (0%) – Première trappiste sans alcool, brune, sortie en 2021
- Epos (0%) – Version blanche sans alcool, sortie en 2024
Esprit
La Trappe innove sans complexe. Certains puristes lèvent un sourcil, mais le label ATP est respecté.

Les trappistes hors Belgique et Pays-Bas
Tre Fontane
Abbaye des Trois Fontaines – Rome – Italie – Label ATP (2015)
- Fondation : XIIe siècle
- Première bière : 2015
Nichée à Rome, Tre Fontane offre une interprétation italienne du style trappiste. Petite production, forte personnalité aromatique, identité assumée.
Les bières :
- Tripel (8,5%) – Aromatisée à l’eucalyptus issu du domaine monastique.
- Scala Coeli (6,5%) – Blonde plus légère, florale.
Particularité
L’eucalyptus donne une signature unique.
Tynt Meadow
Abbaye de Mount Saint Bernard – Angleterre – Label ATP (2018)
- Fondation : 1835
- Première bière : 2018
Dernière née du cercle trappiste reconnu, la brasserie de Mount Saint Bernard incarne le retour d’une tradition brassicole monastique au Royaume-Uni. Production récente, mais démarche pleinement ancrée dans la règle trappiste.
La bière :
- Tynt Meadow (7,4%) – Brune aux notes chocolat, réglisse et fruits noirs.
Particularité
Première trappiste britannique. Production encore modeste.
Les anciennes bières trappistes
Le label ATP devant respecter des normes strictes, quelques abbayes trappistes ne peuvent plus brasser sous le label. C’est le cas pour les abbayes suivantes qui étaient autrefois agrées trappistes, et qui le seront peut être à nouveau une prochaine fois.
Zundert – Abbaye Notre-Dame du Refuge – Pays-Bas
- Fondation : 1900
- Début du brassage : 2013
- Label ATP : 2013
Production confidentielle, gamme minimaliste, distribution mesurée. Zundert cultive la sobriété et l’équilibre. Peu de recettes, seulement deux, mais une vraie identité.
Zundert a perdu son statut Authentic Trappist Product en 2025 parce que la communauté monastique de l’abbaye Maria Toevlucht a annoncé sa fermeture, ce qui signifie qu’il n’y a plus assez de moines pour superviser la production dans les conditions requises.
Engelszell – Abbaye d’Engelszell – Autriche
- Fondation : 1293 (restauration 1925)
- Brassins récents : 2012
Production fragile ces dernières années, avec des pauses d’activité. Unique brasserie trappiste en Autriche, a également perdu le label après l’annonce de la dissolution de sa communauté monastique en 2023.
Achel – abbaye Saint-Benoît d’Achel – Belgique
La très ancienne brasserie de l’abbaye Saint-Benoît d’Achel, qui produisait plusieurs bières trappistes, a perdu officiellement sa désignation Trappiste en 2021 après le départ des derniers moines qui supervisaient le brassage. En janvier 2023, la brasserie a été vendue à un particulier, ce qui a définitivement retiré le statut ATP à ses bières, bien que celles-ci continuent d’être brassées localement.
Spencer – Abbaye Saint‑Joseph de Spencer – États-Unis
L’unique brasserie trappiste hors d’Europe, située à Spencer (Massachusetts), a cessé sa production en 2022 après que la communauté trappiste a jugé l’activité non viable.
Et Mont-des-Cats ?
Une bière souvent citée comme la seule bière trappiste française. En réalité, bien que l’abbaye Sainte-Marie du Mont-des-Cats située dans le département du Nord soit bien une abbaye trappiste, leur bière n’est pas brassée dans l’enceinte du lieu saint. Elle ne possède donc pas le label ATP mais est tout de même de tradition trappiste. Qui plus est, elle est brassée par l’abbaye Notre-Dame à Scourmont, à Chimay !
La tradition brassicole trappiste demeure aujourd’hui un marqueur fort d’authenticité. Contrairement à de nombreuses “bières d’abbaye” industrielles, les trappistes labellisées ATP répondent à un cadre clair : production intra-muros, contrôle monastique, finalité non spéculative. Elles ne sont pas meilleures par décret divin. Mais elles sont cohérentes avec leur histoire. Ici, l’étiquette ne raconte pas une fable médiévale. Elle décrit une réalité.

