L'impact de la Prohibition sur l'industrie brassicole

L’impact de la Prohibition sur l’industrie brassicole

Le début du 20ᵉ siècle marque une volonté de plusieurs gouvernements d’interdire la consommation d’alcool. Celle-ci est généralement portée par l’objectif de réduire la criminalité, mais également par l’église, les ligues de tempérances ou d’autres associations comme le Ku Klux Klan. La Prohibition la plus connue est évidemment celle des États-Unis qui a commencé en 1917 pour finir en 1933. Elle a contribué à modifier les habitudes de consommation du secteur brassicole, et nous allons nous pencher sur le sujet. Dans cet article, nous vous expliquons l’impact de la Prohibition sur l’industrie brassicole.

Le contexte

L’apparition des Dry States

Dès le 16ᵉ siècle, des ligues de tempérances apparaissent. Mais c’est au 18ᵉ siècle qu’elles prennent réellement de l’ampleur, essentiellement aux États-Unis et dans les colonies britanniques. Ces associations de citoyens et de pasteurs prêchent la non-ivresse. Pour eux, le seul moyen d’obtenir ce résultat est l’abolition totale de la consommation d’alcool. Le mouvement s’amplifie à la fin du 18ᵉ siècle avec la création de plus en plus d’associations féministes et bien-pensantes qui se joignent à la cause. Pour eux, la criminalité, l’instabilité familiale, la pauvreté et les violences domestiques étaient liés à la consommation d’alcool.

Au 19ᵉ siècle, en 1851, l’état du Maine aux USA adopte une loi prohibant la vente d’alcool. Quatre ans plus tard, 12 autres États américains ont adopté cette même mesure. On les appelait les “Dry State” (ou états secs) qui faisaient alors opposition aux “Wet State” (ou états humides) qui eux autorisaient la production, la vente et la consommation d’alcool. 

Connue sous le nom de “la loi du Maine”, celle-ci était très impopulaire auprès des classes ouvrières et immigrantes, et chez les travailleurs de l’industrie de l’alcool bien entendu. Il y eut de nombreuses oppositions, parfois violentes, argumentées par la violation des droits individuels chère aux USA. Cette loi était stricte et les bières faiblement alcoolisées n’étaient pas acceptées comme alternative. Les bières sans alcool ne voient alors pas encore le jour, car brassées avec des techniques ne permettant pas la totale inhibition de l’éthanol.

La mise en place du Volstead Act

C’est en 1917 que le 18ᵉ amendement, interdisant la vente d’alcool, entre dans la constitution. En 1919, le texte législatif de la “Volstead Act” est signé. Il étend l’interdiction de la production et la vente d’alcool aux bars et restaurants, mais n’entre en vigueur qu’en 1920. C’est à partir de ce moment-là que la Prohibition commence réellement. Celle-ci est donc apparue progressivement, comme toute bonne loi liberticide. D’abord en limitant le degré d’alcool à 2,75 % du volume en 1917, puis à 0,5 % trois ans plus tard.

Il faut également comprendre que les mouvements anti-alcool étaient secrètement poussés par les compagnies pétrolières. En effet, l’éthanol produit à partir du maïs ou des pommes, que les agriculteurs pouvaient facilement produire avec leurs distillateurs, était le premier carburant utilisé pour les véhicules de l’époque. La destruction des distillateurs par la police de la prohibition força les campagnes à passer au pétrole. La puissance du “pétro-état américain” était lancée.

Les mentalités étaient alors très partagées à l’époque, entre ceux qui soutiennent la loi et ceux qui alimentent le trafique des boissons alcoolisées. L’alimentation de ce trafic fait s’envoler le crime organisé, que la mesure était censée réduire.

L'impact de la Prohibition sur l'industrie brassicole
La Prohibition à New York City en 1921 / The Everett Collection / Canva

La réinvention de la bière

La naissance des bières sans alcool

L’impact de la Prohibition sur l’industrie brassicole est tel que les brasseries doivent se réinventer pour continuer d’exister. Et c’est un désastre. Sur les 4 000 brasseries présentes sur le territoire au 19ᵉ siècle, on n’en compte plus que quelques dizaines à la fin de la Prohibition. Pour celles restantes, c’est le changement de cap. Vers les boissons non brassées pour certaines, vers la bière à faible teneur en alcool pour les autres. 

On assiste ainsi à la naissance des premières bières sans alcool modernes. Mais les canaux de distribution sont bouchés. Les bars sont fermés, les consommateurs changent leurs habitudes, les agents de la prohibition font des heures supplémentaires et les contrebandiers privilégient l’alcool fort à la bière. Celui-ci a l’avantage de fournir un enivrement supérieur pour une logistique simplifiée. La consommation houblonnée s’effondre alors. La prohibition telle qu’elle fut levée en 1933, mais la loi n’autorisa cependant le retour que des boissons alcoolisées à moins de 3.2 %. 

Seules les grandes brasseries industrielles sont sorties de ces 13 ans de Prohibition et seul le brassage des bières légères était autorisé. Les consommateurs quant à eux se sont encore plus habitués à l’alcool fort, mais les ventes de bières décollent tout de même. L’exportation vers l’Europe est en revanche difficile. En effet, ne restant que des brasseries industrielles, adaptées pour les masses et ne proposant que des bières de soif, les amateurs de houblon méprisent la bière américaine. Celle-ci n’a pas de caractère et manque de variété.

The Drunkards Progress
La carrière de l’ivrogne / Lithographie de Nathaniel Currier / Wikipedia Commons

La création des bières artisanales

Il faut attendre les années 1980 pour que le savoir-faire revienne et que les microbrasseries rouvrent aux USA. Lassés de devoir importer de la bière de caractère, les Américains commencent la révolution brassicole. De plus en plus de personnes brassent chez eux de la bière, conduisant certains à se professionnaliser.

En 1990, le nombre de microbrasseries explose, et avec elles, la culture des bières “craft”. Ces craft beer (traduisez “bières artisanales”) doivent répondre à trois critères afin d’obtenir la dénomination : une production annuelle limitée (à un seuil de 7 millions d’hectolitres), l’indépendance économique (maximum 25 % du capital possédé par une firme) et l’application des méthodes traditionnelles de fabrication. Aujourd’hui, les USA comptent le plus grand nombre de brasseries sur un territoire. Ils en possèdent à eux seuls environ 6 000 et les “craft beer” atteignent 20 % des parts de marché.

L’impact de la Prohibition sur l’industrie brassicole s’est donc fait ressentir pendant de nombreuses années. Finalement, la bière américaine a fait une petite pause de 60 ans avant de repartir de plus belle. Elle a ouvert la voie au renouveau des microbrasseries Européennes, après sa propre révolution. Les amateurs de bière n’ayant pas ce qu’ils souhaitaient dans leur verre, ont pris le fourquet à deux mains et ont brassé leur propre breuvage. Ils ont obtenu des bières expérimentales. Celles-ci ont elles-mêmes ouvert la voie à de nouveaux styles comme les NEIPA ou les Pastry.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *