On peut reprocher beaucoup de choses aux anglais, surtout lorsqu’il est question de conquêtes maritimes. En effet, ils ont été bien souvent en escarmouche avec la flotte française lors de la période coloniale. “Et si vous ne savez pas pourquoi les anglais ont eu une des meilleures Marine du monde, c’est probablement que vous n’avez jamais vu ni la tête de leurs femmes, ni eu l’occasion de goûter un de leurs plats !”. De nombreuses blagues de ce style s’échangent encore aujourd’hui. Ils sont témoins d’une époque où la concurrence entre nos deux pays était féroce.
La Marine anglaise avait d’ailleurs été structurée à cette période. Ceci pour être capable d’affronter les deux Marines les plus grandes du monde, en même temps. Un événement qui ne manquât pas d’arriver avec la bataille de Trafalgar. Le royaume d’Espagne et l’Empire de France s’allièrent alors pour mettre à mal la flotte Anglaise. Celle-ci résistât et imposa une défaite sans précédent aux navires du continent. En tous les cas, on ne peut leur reprocher leur sens des priorités et le service de la bière. Et si vous pensiez que les anglais et la bière vivent une belle histoire d’amour, vous êtes loin de vous douter que nos chers amis d’outre-manche sont allés jusqu’à intégrer à leur flotte militaire un navire spécialement dédié… au brassage de la bière pour alimenter leurs autres navires en mer !
L’impact historique de l’alcool dans les Marines
De l’Égypte Antique avec leurs navires sur le Nil aux frégates modernes et bateaux de pêche d’aujourd’hui, en passant par les vaisseaux pirates où chaque tonneau volé était bu le soir même, l’alcool a toujours été servi dans les Marines du monde entier. Le rhum a d’ailleurs un temps fait partie intégrante du salaire des équipages de la Marine anglaise. La ration se nommait alors “Tot” jusqu’au 31 juillet 1970, surnommé alors le “Black Tot Day”.
Aujourd’hui, il est facile de stocker des canettes filtrées et pasteurisées dans les frigos des bateaux. Ce fût pourtant principalement l’alcool fort qui était à l’époque de l’âge d’or maritime le plus consommé. Les longs mois de mer sans escales auraient eu raison de la boisson juste fermentée et conservée au fond des cales.
Mais l’alcool fort pose en contrepartie le problème de l’ivresse. Elle augmentait le nombre d’accidents lors des manœuvres, surtout lorsqu’elles étaient soudaines comme sur un navire militaire en guerre. En 1740, l’amiral Edward Vernon invente alors le Grog, ration de rhum coupée avec du thé (pour la conservation). Les doses de rhum distribuées diminuent ensuite au fur et à mesure des années qui passent.
Au lendemain de la Première Guerre mondiale, l’industrie brassicole européenne est dévastée. Les brasseries sont soit détruites, soit ont été réquisitionnées et transformées pour l’industrie de guerre, soit… les hommes ne sont plus là pour brasser. La France voit son nombre de brasseries passer de plus de 3.000 à moins de 1.000 entre 1914 et 1918.
Le Royaume-Unis en revanche est plutôt épargné du fait de sa situation géographique insulaire. De plus, la bière est beaucoup plus populaire chez eux. Chez nous, le vin domine largement la consommation journalière, à terre comme en mer.
La bière britannique sur les lignes de front
Vecteur social entre les hommes, les pubs anglais sont une institution. Les Ales houblonnées, les Stouts et Porters des travailleurs sont consommés chaque jour de la semaine. Elles sont propulsées par la reconstruction de l’économie. Mais avec l’arrivée du Nazisme au pouvoir en Allemagne et le début de la Seconde Guerre mondiale, les hommes sont rappelés sur le front, et sur les mers.
De nombreux navires sont alors réquisitionnés pour grossir les flottes des pays en guerre. C’est à cette fin que le navire-cargo à passagers “Menestheus” construit en 1929 est converti en poseur de mines entre 1940 et 1943. Celui-ci doit son nom à l’un des rois de la mythologie Grecque. Il devient ainsi navire de Sa Majesté en rejoignant la Navy, le HMS Menestheus (Her Majesty’s Ship Menestheus).
Le Japon offrant à ce moment-là une résistance tenace dans l’océan Pacifique et alors que l’on pense le conflit s’éterniser, l’état-major anglais, soucieux du moral de ses troupes envoyées loin de la “Great Britain” cherche une solution pour les ravitailler en bière.
Mais à cette époque, et surtout dans le contexte, envoyer de la bonne bière anglaise de l’autre côté du globe est assez compliqué. Les premières bières véritablement importées de manière commerciales en Asie ne datent que des années 1930.
Le Premier Navire-Brasseur de la Seconde Guerre mondiale
Une solution, qui pourrait nous sembler inconcevable aujourd’hui avec les efforts sanitaires contre l’alcool couplé à des budgets plus serrés, est trouvée. L’idée est d’utiliser des navires spécialement dédiés au brassage pour aller directement ravitailler en bière les navires en mer. Si le projet nous parait tout droit sortie d’une discussion de comptoir à une heure avancée (mais peut-être était-ce le cas après tout ?), elle est bien trouvée et réfléchie par les officiers de la Marine Anglaise. Et si notre histoire ne parle que d’un navire, il y en avait bien toute une flotte de dix qui était à l’origine prévue !
Le dévolu sera ainsi jeté sur le HMS Menestheus. Il est choisi pour être le premier navire-brasseur, ou “amenitie ship” (traduire : “navire de commodités”) de la flotte britannique. Il sera envoyé en 1944 à Vancouver au Canada sous la supervision de Georges Brown, un ancien brasseur de la brasserie Truman. Spécialement nommé officier de Marine pour l’occasion, il sera en charge de superviser la reconversion du poseur de mines. La “Truman Brewery” est à cette époque l’une des plus grandes brasseries de l’île anglo-saxonne. Elle a été ouverte en 1666 et fermée dans les années 1980. Aujourd’hui, elle a été reconvertie en lieu de convivialité dans l’Est de Londres (la marque “Truman Brewery” a toutefois été rachetée et ressuscitée en 2010).

Les défis techniques du HMS Menestheus
Les nombreuses avancées techniques et technologiques du 19ᵉ siècle, citons les travaux de Pasteur sur la pasteurisation en 1865, ceux de Carl von Linné sur la réfrigération en 1881 qui donneront lieu à de nombreuses autres avancées, ceux de Emil Christian Hansen sur la levure pure en 1883, pour ne citer que ceux-là, permettent désormais de brasser la bière où l’on veut, ou presque. Cependant, Georges Brown doit composer sa brasserie flottante avec beaucoup de contraintes nouvelles liées au bateau en lui-même. Un des problèmes rencontrés est notamment l’espace de stockage pour l’eau. Car pour brasser un litre de bière à cette époque, plus de 10 litres d’eau douce sont nécessaires.
L’idée sera alors d’installer des pompes pour pouvoir pomper l’eau de l’océan. Elle sera ensuite distillée par les chaudières du navire pour être desalée et utilisée comme eau de brassage. La chaleur des chaudières sera également utilisée pour la chauffe du moût. Six fermenteurs seront installés, permettant ainsi le brassage de 250 barils de bière par semaine. La bière produite, une Mild anglaise classique, se veut faiblement alcoolisée. Elle se trouve aux alentours des 3,0-3,7 % afin d’apporter le réconfort nécessaire sans l’ivresse excessive qui impacterait les manœuvres.
Le navire n’est pas seulement une brasserie, mais un véritable bâtiment pour le bien-être des marins. Il se compose ainsi d’un bar où la bière y est vendue 9 jjknnj mais aussi d’un cinéma pour le divertissement. Le HMS Menestheus est alors surnommé le “Davy Jones Locker”. Une référence à un des nombreux mythes maritime selon lequel les marins noyés rejoignent “le casier de Davy Jones” (être envoyé au casier de Davy Jones / être envoyé dans les profondeurs).
Le Dernier Voyage du HMS Menestheus
La soudaine capitulation du Japon le 2 septembre 1945 ne laissera cependant pas le temps à notre navire de sortir des chantiers nord-américains à temps pour rejoindre la guerre. Il entrera tout de même au service actif et servira sa première pinte le 31 décembre 1945.
Les restrictions budgétaires de la fin de la guerre imposeront néanmoins qu’il sera le seul navire-brasseur de la flotte. Une décision prise alors même que le second navire, le HMS Agamemnon, était en cours de reconversion.
Le HMS Menestheus ravitaillera les navires britanniques jusqu’en 1953. Cette année-là, une explosion suivie d’un incendie majeur le 16 avril, au large du Mexique, dans l’océan Pacifique, forcera son équipage à l’abandonner. Aucune victime ne sera à déplorer et le navire sera finalement réinvesti quatre jours plus tard. Le chat du capitaine y sera alors retrouvé sain et sauf. Le navire sera remorqué et finalement démantelé à Baltimore, signant la fin d’un monument unique de l’histoire maritime et brassicole.

