La véritable histoire de l’IPA

Histoire de l’IPA : la vraie origine de l’India Pale Ale

Peu de styles de bière ont autant de succès que la India Pale Ale. Peu de styles ont aussi droit à une légende sur ses origines aussi renommée.
Demande autour de toi, dans un bar craft ou un festival, et tu entendras presque toujours la même histoire : « L’IPA a été inventée pour survivre au voyage jusqu’en Inde, en étant plus alcoolisée et plus houblonnée. » C’est séduisant, simple, logique, mais très incomplet. La véritable histoire de l’IPA n’est pas celle d’un génie brassicole anticipant un problème logistique. C’est celle d’un empire colonial tentaculaire, de routes maritimes longues et rentabilisées jusqu’au dernier tonneau, de styles de bière déjà existants, de conflits commerciaux et d’une ville anglaise dont l’eau a fait plus pour l’IPA que n’importe quel brasseur visionnaire. L’IPA n’a pas été inventée pour l’Inde. Elle a été affinée parce qu’elle plaisait en Inde. La nuance est capitale.

Avant l’IPA : empire britannique, routes maritimes et bières exportées

La British East India Company : bien plus qu’un transporteur de thé

Fondée le 31 décembre 1600 sous le règne d’Élisabeth Iʳᵉ, la British East India Company n’est pas une simple entreprise commerciale. Très vite, elle devient :

  • une puissance militaire,
  • une administration territoriale,
  • un État colonial privé.

Elle établit des comptoirs à Surat, Madras, Bombay et Calcutta, puis étend son influence en Asie du Sud-Est et en Chine, allant jusqu’à jouer un rôle actif dans les guerres de l’Opium. Son objectif est alors clair : thé, coton, épices.

Mais un détail logistique pose problème :

  • les navires sont pleins à l’aller,
  • et quasiment vides au retour.

Un aller-retour Londres – Inde, avant l’ouverture du canal de Suez (1869), dure quatre à six mois, contourne l’Afrique par le Cap de Bonne-Espérance, traverse deux fois l’équateur, et expose les cargaisons à des variations climatiques violentes.

La bière comme cargaison rentable

Pour rentabiliser les voyages, les officiers de la Compagnie sont autorisés à charger des marchandises anglaises à vendre sur place sans taxes, dont… de la bière.

Résultat :

  • les colons britanniques en Inde ont accès à de nombreuses bières,
  • bien avant l’apparition officielle de l’IPA.

Les premières traces sérieuses d’exportation de bière vers l’Inde remontent au début du XVIIIᵉ siècle, soit près d’un siècle après la création de la Compagnie. Et contrairement à la légende, ce ne sont pas des IPA.

Porter, Stout et bières brunes : les vraies reines des cales

À Londres, à cette époque, la bière dominante s’appelle Porter. Bière sombre, issue de malts grillés, robuste, stable, peu sensible à l’oxydation et aux variations thermiques.

Les malts torréfiés jouent un rôle clé :

  • ils masquent les défauts,
  • ils stabilisent le produit,
  • ils rendent la bière idéale pour le transport maritime.

Les archives indiennes regorgent de publicités pour des Porters et des Stouts, longtemps avant la moindre mention d’India Pale Ale. Et pour preuve : En 1769, Joseph Banks, à bord de l’Endeavour avec James Cook, ouvre un fût de Porter après un an de navigation. Verdict : bière excellente. Pas besoin de sur-houblonner quoi que ce soit.

L'Endeavour de James Cook.
L’Endeavour de James Cook / Public domain, via Wikimedia Commons

Hodgson, la October Beer et les racines de l’IPA

George Hodgson et la Bow Brewery

Le premier personnage clé de l’histoire de l’IPA s’appelle George Hodgson. En 1752, il fonde la Bow Brewery à Stratford-at-Bow, alors un village à la périphérie de Londres.

Son avantage n’est pas technique, mais géographique :

  • sa brasserie est située à trois kilomètres des docks de Blackwall,
  • elle est reliée par la rivière Lea, qui se jette dans la Tamise.

Mais surtout, Hodgson met en place un système de crédit génialement opportuniste :

  • les officiers paient la bière après l’avoir revendue en Inde,
  • parfois jusqu’à 18 mois plus tard.

Les grandes brasseries londoniennes refusent ce risque. Hodgson l’accepte, et rafle ainsi le marché. Pendant près de cinquante ans, il détient le quasi-monopole de l’exportation de bière vers les Indes.

La October Beer : l’ancêtre réel de l’IPA

Parmi les bières expédiées par Hodgson, une se distingue : la October Beer (ou October Ale). C’est ici que l’histoire devient intéressante.

La October Beer est :

  • brassée à l’automne,
  • à partir de malts pâles,
  • avec un taux d’alcool élevé (6 à 9 %),
  • conçue pour vieillir longuement.

Après fermentation, elle est vieillie en fûts de chêne, parfois pendant deux ans, avec ajouts périodiques de houblon pour la stabilité. On est donc déjà sur un houblonnage à cru et une bière de garde. Et surtout : elle est destinée à mûrir.

La maturation en mer : le vrai coup de chance

La brasserie n’envoie pas la Hodgson’s Pale Ale (issue des brassins d’octobre) en Inde après deux ans de vieillissement. Elle part après un an, et termine sa maturation… en mer.

Or, les conditions maritimes offrent :

  • des variations de température lentes et constantes,
  • un balancement permanent,
  • une refermentation liée aux Brettanomyces présents dans le bois.

Résultat :

  • une bière plus mûre,
  • plus stable,
  • plus sèche,
  • plus aromatique.

On observe même un phénomène surprenant : les fûts envoyés plats arrivent pétillants, signe d’une réelle refermentation en mer. Cette maturation maritime n’a pas été conçue intentionnellement. Elle a été découverte a posteriori. Exactement comme pour le Porto ou le Madère sur lesquels on observe une meilleure maturation pour les futs transportés en mer que ceux restés à terre.

Une Pale Ale sans encore s’appeler IPA

Dès 1784, la Calcutta Gazette publie des annonces pour des Pale Ales décrites comme légères et excellentes, aux côtés du Porter et du cidre.

À partir de 1801, les cargaisons de Hodgson sont explicitement nommées.
En 1809, sa Pale Ale est vantée comme une sélection d’excellence.
En 1822, elle est décrite comme issue du « véritable brassin d’octobre ».

À ce stade :

  • la bière est pâle,
  • forte,
  • amère,
  • vieillie,
  • extrêmement appréciée en Inde.

C’est une IPA fonctionnelle, mais sans le nom.

Burton-on-Trent, Allsopp et la cristallisation du style IPA

Quand Hodgson commet l’erreur de trop

Vers 1821, la Bow Brewery change de stratégie. Sous la direction de son fils Frederick Hodgson et Thomas Drane, elle décide d’évincer les officiers intermédiaires, d’augmenter les prix de 20 % et d’exiger un paiement comptant. Autrement dit, elle attaque directement ceux qui ont fait son succès. Les officiers, les marchands et la Compagnie des Indes sont furieux. Et c’est là qu’entre en scène Samuel Allsopp, de Burton-on-Trent.

Burton-on-Trent : l’eau qui a changé l’IPA

Burton-on-Trent possède une eau naturellement riche en sulfate de calcium.
Une bénédiction pour les bières pâles :

  • meilleure conversion de l’amidon,
  • extraction plus faible des pigments,
  • amertume plus nette,
  • finale plus sèche.

Là où l’eau de Londres rend les Pale Ales troubles et instables, l’eau de Burton les rend cristallines. Les négociants louent jusqu’en Russie la stabilité des bières de la ville, notamment celles d’Allsopp.

Allsopp, sous la demande en 1822 de Campbell Marjoribanks, qui siégeait au conseil de direction de la Compagnie des Indes, reproduit la bière de Hodgson… et l’améliore. Il obtient ainsi le marché indien. C’est une bénédiction alors que le marché russe s’ammenuise sous le coup de taxes sur la bière après la domination économique britannique suite aux guerres napoléoniennes.

En 1823, sa première cargaison part pour l’Inde. Moins d’un an plus tard, des lettres déclarent cette bière : « Universellement préférée à celle de Hodgson »

Deux autres brasseurs suivent immédiatement :

  • Bass
  • Salt

La recette évolue :

  • malt extra-pâle,
  • amertume autour de 70 IBU,
  • alcool entre 6 et 7 %,
  • clarté visuelle exceptionnelle.

L’India Pale Ale porte enfin son nom

Le terme India Pale Ale apparaît pour la première fois dans un journal… australien, en 1829. Le nom se diffuse d’abord dans les colonies, avant de revenir en Angleterre. À partir des années 1830, l’IPA est dominée par les brasseries de Burton. Mais attention, l’IPA n’est pas la bière la plus consommée en Inde. Elle est un produit de niche, apprécié par une élite coloniale.

Déclin, oubli et résurrection américaine

À partir des années 1840 :

  • les exportations vers l’Inde ralentissent,
  • des brasseries locales apparaissent sur place,
  • le goût anglais évolue.

L’IPA connaît un bref succès domestique, son côté pétillant rappelant le champagne, puis tombe presque dans l’oubli avant la fin du XIXᵉ siècle.

S’il est souvent cité l’histoire d’un navire dont les cales étaient pleines d’IPA faisant naufrage sur les côtes anglaises en 1827, et qui permit ainsi aux citoyens de découvrir cette bière suite à une vente aux enchères, aucune source historique n’est attestée et l’histoire fait partie des légendes gravitant autour de l’IPA. Il faudra attendre les années 1970–1980, aux États-Unis, pour que l’IPA renaisse. Les brasseurs craft américains redécouvrent les recettes britanniques, les adaptent à leurs houblons locaux (Cascade, puis Citra, Centennial…), et transforment l’IPA en totem de la révolution craft.

Aujourd’hui, elle est partout et sous de nombreuses déclinaisons pour former une grande famille :

Un monstre tentaculaire… né d’une October Beer, d’une route maritime et d’une eau calcaire.

East Coast IPA et West Coast IPA : quelle différence
East Coast IPA et West Coast IPA : quelle différence / Unsplash

L’IPA n’est pas née d’un besoin, mais d’un goût

La véritable histoire de l’IPA n’est pas celle d’un style inventé pour survivre au voyage vers les Indes. Les colons avaient déjà du Porter, du Stout, et même de la Ocotber Beer en quantité.

L’IPA est née :

  • d’un goût affirmé pour une bière pâle, sèche et amère,
  • d’un vieillissement partiellement accidentel,
  • d’une amélioration technique à Burton-on-Trent,
  • et d’un opportunisme commercial assumé.

Elle n’a pas été créée pour l’Inde, mais par l’Inde, avant de revenir triomphalement en Angleterre… de décliner puis de ressusciter dans le monde entier.

Nous avons dédié un chapitre entier à l’India Pale Ale dans notre ouvrage sur l’origine des styles de bière et aux autres styles nés à cette période. Un chapitre qui permet de remettre en perspective les liens entre ces anciennes bières et les relations commerciales, ou géopolitiques, de l’époque afin de comprendre les racines de nos bières d’aujourd’hui.

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